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Le rêve et la conscience


Décembre 1981 - Il fait très chaud ; ils sont en vacances à Mombassa et c'est l'heure de la sieste. Le temps semble s'être arrêté dans le hall du petit hôtel dont le silence est seulement troublé par le bruit des pales d'un ventilateur ;   le soleil  se heurte aux  persiennes mi-closes, éclaboussant de ses rayons les corps des enfants endormis sur le sofa. Dans la pénombre, leur peau brunie par les jeux au soleil,  paraît tendue et lisse comme celle d'un brugnon ; ils reposent, abandonnés, confiants,  la bouche entrouverte, les cheveux épars. Audrey, alanguie par la chaleur, les contemple amoureusement :  ils se ressemblent, ils leur ressemblent,  comme ils sont beaux, comme elle les aime :  des dons du ciel !!! Elle est fière. Elle se blotti dans son bien être du moment,  et pense que le soir, à la fraîcheur, il iront tous ensemble flâner , en famille, parmi les ruelles de la vieille ville,  dans une joyeuse cacophonie, les enfants courseront autour d'eux et ils finiront sans doute à la terrasse d'un café pour déguster une glace en écoutant la mélopée d'un autochtone. Cette douceur de vivre l'enchante ;elle s'étire voluptueusement et d'autres réminiscences agréables surgissent du passé.



Juillet 1999 – Annecy – Ils se sont octroyé quelques jours de vacances seuls ,une escapade sans les enfants, en amoureux. Ils sont tous les deux sur une barque, le courant les porte, passifs, spectateurs éblouis par la sérénité de l'instant présent, fascinés par la surface lisse de l'eau juste ondulée de quelques remous souterrains, saturés de sensations : humidité de l'atmosphère,  senteur mouillée et poissonneuse de l'onde, mélange de fragrances animales, végétales et marneuses, symbiose parfaite  avec tout ce qui les environne,  perceptifs et subjugués, dans l'attente du plongeon d'un enfant, au loin...moment fugace, instant précis où le jeune corps crève victorieusement la moire aquatique dans une gerbe étincelante et irisée après un gracieux arc de cercle dans les airs. Visions fugitives, moments heureux.



Soudain Audrey sursaute,  Un son l'oblige à revenir au présent, une espèce de frôlement, elle ressent une présence... Une femme est là, devant elle, telle une apparition subite ; l'a-t-elle interpellée ? elle ne sait pas, elle ne sait plus. Elle dévisage l'arrivante : grande, très grande lui semble-t-il,  puissante et hiératique, drapée de la tête aux pieds dans une  tunique bariolée  qui ne laisse apparaître que le carré noir du visage, deux pupilles dont l'ébène semble vouloir  se diffuser  jusque dans le blanc de l’œil, et des pieds immenses et nus. Le regard, perçant, appuyé, volontaire, l'interpelle et la retient prisonnière. Elle est là, plantée devant elle,la fois mystérieuse et imposante de simplicité ; elle dérange et impressionne.



- Pardon, vous m'avez parlé ?



La femme ne parle pas ; elle lui tend un amas de parures, mélange de perles multicolores et de cuirs travaillés. Le fatras habituel se dit Audrey !



- Non merci, je n'ai besoin de rien...



La femme décidément n'est pas bavarde mais avec autorité, elle continue , en la fixant, de tendre les babioles vers Audrey qui,  pour se débarrasser les saisit, les tâte,  et constate en effet qu'il s'agit d'un véritable travail artisanal : des rangées de fines perles multicolores entrelacées ou nattées pour constituer bracelets et colliers ; elle admire l'ouvrage mais pense néanmoins qu'elle ne portera pas ces bijoux dans sa vie urbaine, non vraiment, elle n'en a pas l'utilité.



- C'est vous qui faites ce travail ?



Hochement affirmatif de la tête.



- C'est très beau mais non merci...



A cet instant précis son regard croise celui de son interlocutrice qui la fixe intensément... et soudain elle se sent minable. Elle vient de réaliser toute la  fierté,  la colère et  l'autorité que cette femme éprouve . Audrey décrypte son malaise depuis le début de leur rencontre : elle perçoit  à quel point cette femme revendique ses origines et se révolte...et elle a bien raison, tant  il lui en coûte de devoir solliciter des touristes pour manger et nourrir sa famille. Et elle, Audrey, qui est-elle, petite bourgeoise nantie, vacancière oisive, affalée là dans son fauteuil, entourée de sa famille, protégée par son bien être ? Touriste curieuse certes, mais ignorante, observant les indigènes à la manière des visiteurs d'un zoo ? Qu'a-t-elle fait de plus qu'eux pour  bénéficier d'un tel statut alors que son interlocutrice en est réduite à solliciter l'achat d'une de ses babioles pour vivre.



Audrey a soudain honte, pour elle et pour l'humanité entière qui permet de telles injustices, elle se sent tout à coup,  plus proche de cette femme et voudrait communiquer avec elle, mieux la connaître ;  ce n'est visiblement pas le souhait de son interlocutrice ; sa conduite est  dictée par une nécessité impérieuse et immédiate ; elle doit vendre son ouvrage pour se nourrir elle et sa famille : c'est son unique mobile et ça,  Audrey le ressent illico, aussi se dépêche-t-elle de choisir quelques babioles et de régler généreusement ses achats. La femme la remercie d'un signe de tête et disparaît silencieusement, comme elle était venue. Il  faudra un peu de  temps à Audrey,  pour percevoir que l'intensité de cette confrontation a provoqué un choc dans son inconscent et que  cette rencontre était de celle dont on se souvient longtemps, pour ne pas dire toujours.






Lucie Dijeau



 







 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
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Crédit photos : Koryn Boisselier ©